La promenade

Une proposition de Eva González-Sancho, Directrice du Frac Bourgogne, Dijon

Avec Lara Almarcegui, Dominique Ghesquière, Susanne Kriemann, Gitte Schäfer, Katrin Sigurdardottir.

« Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. Dans l’escalier, je fus croisé par une femme qui avait l’air d’une Espagnole, d’une Péruvienne ou d’une créole, et qui affichait quelque majesté pâle et fanée. Pour autant que je m’en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d’une humeur aventureuse et romantique qui m’emplit d’aise. Le monde matinal qui s’étalait devant moi me parut si beau que j’eus le sentiment de le voir pour la première fois… » Robert Walser, La promenade (Der Spaziergang), 1917 Être au monde : l’observer, s’en emparer, s’y inscrire, ou pas, mais dans tous les cas, nous le donner à voir, autrement, généreusement. La réalité du contexte environnant comme matière première à la construction d’une œuvre constitue un point commun aux démarches des cinq artistes invitées : Lara Almarcegui, Dominique Ghesquière, Susanne Kriemann, Gitte Schäfer, Katrin Sigurdardottir. Chacune à leur manière, leurs œuvres nous permettent de mieux comprendre, expérimenter un lieu, son histoire physique, sociale, humaine et économique L’on apprend toujours beaucoup sur l’histoire d’un lieu, d’un espace, face à une proposition de Lara Almarcegui. Que l’artiste s’attaque directement à l’architecture d’un bâtiment ou qu’elle creuse un trou pour mieux cerner la matière sous nos pieds, l’on découvrira une réalité vaste et riche, un regard inévitablement critique. Son œuvre interroge notamment la nécessité que semble toujours éprouver l’homme à vouloir dessiner, ordonnancer, domestiquer la nature et la ville. Citons par exemple le contrat passé en 2003 entre l’artiste et le Port de Rotterdam pour préserver un terrain vague. Cette terre dès lors convertie en formidable mirador vient contester en creux un surdesign urbain et véhiculer un sentiment de liberté et de potentialité, si présent dans l’ensemble de l’œuvre de l’artiste (Wastedlands : Rotterdam Harbour 2003-18 ; Genk 2003-13 ; Madrid 2005-06 ; Moss 2006-07, 2003-2006). En 2005 Dominique Ghesquière gratte une carte du monde jusqu’au quasi anéantissement du papier, comme une invitation au voyage et au rapprochement de notre corps vers cet objet devenu vivant (carte du monde, 2005). Le travail de Dominique Ghesquière renvoie de prime abord à la disparition ou à la fragilité, mais il ne faudrait pas y voir un quelconque romantisme ou encore moins de la nostalgie. Si ces sculptures s’affaissent parfois et vacillent souvent elles n’en sont pas moins vivantes et contiennent en elles mêmes la suggestion d’un renouveau. Elles nous incitent à nous rendre plus conscients de nos propres forces dans un monde socialement et naturellement parfois hostile. Lorsqu’elle fixe ses objets dans le temps – comme ce voilage arrêté dans son élan (rideau, 2000) – ne nous rend-t-elle pas paradoxalement plus actif? C’est souvent via des documents d’archives que Susanne Kriemann nous ramène à notre rapport au monde. A partir d’événements, de récits du passé ou d’images et d’objets d’un autre temps, avec à la fois enthousiasme et discrétion elle va se saisir de l’histoire commune comme d’histoires particulières. Tel est le cas de One Day (2010), un livre d’artiste dans lequel est proposé un portrait de la ville de Rotterdam à partir d’archives allant de l’après-guerre à nos jours ou de Ashes and broken brickwork of a logical theory (2010), un projet photographique réalisé à partir des archives d’Agatha Christie. D’emblée face à une image ou une série d’images de Susanne Kriemann, notre relation au monde et à l’autre se densifie. Les assemblages, sculptures et objets divers qui constituent l’univers de Gitte Schäfer frappent par leur intemporalité, leur anachronisme (Ignis, 2006 ; Colette, 2006). L’on distinguera peut-être la provenance ou la période d’une partie d’une sculpture mais il serait vain de situer la totalité de l’objet. Gitte Schäfer fait autant usage d’objets artisanaux que d’images de la culture populaire ou de références de la culture savante. Ses œuvres sont fabriquées avec des vases, des bouts de meubles et parfois avec quelques matières vivantes, comme des œufs, du sel. En somme elle pratique un grand ‘mélange de genre’, mais ce faisant nous renvoie à la constitution de nos cultures, de nos civilisations (Pot-pourri encyclopédique, 2006). Les œuvres de Katrin Sigurdardottir suggèrent des paysages, de grandes étendues souvent étrangement fermés aux visiteurs (Untitled, 2006). En effet, l’artiste nous invite non pas à expérimenter un lieu mais plutôt à jouer de notre regard et à le reconstruire. Instaurant une claire distance entre l’idée et l’objet, elle travaille ainsi sur la construction d’image mentale mais par là même ramène le spectateur à sa propre conscience, à sa propre physicalité dans l’espace d’exposition (Island, 2003). Cinq artistes, aux vocabulaires plastiques fort différents rejoignent cette année une même géographie dans le cadre des Ateliers des Arques. Une même géographie, un même contexte qu’elles observeront, fouilleront, pratiqueront et restitueront avec leur singularité propre. Bonne promenade. » Eva González-Sancho

PRESSE :

Vernissage des Ateliers – La Dépêche – 07/11 – Voir

La promenade amène à la création – La Dépêche – 06/11 – Voir

10 artistes en résidence et en promenade – Ma Dépêche – 04/11 – Voir